Point médian et point de discorde : l’écriture inclusive décryptée

Depuis quelques années, de petits pois fleurissent dans nos textes. Le point médian, devenu symbole de l’écriture inclusive, divise autant qu’il inclut. Pourtant, ce que nous appelons « écriture inclusive » ne se limite pas à lui, et constitue un véritable enjeu de la littérature contemporaine.

Quelles sont les origines de l’écriture inclusive ? Sous quelles formes se manifestent-elles ?

Petite histoire de l’écriture inclusive

D’après le Manuel d’écriture inclusive (2016), l’écriture inclusive se définit comme étant un « ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité de représentations entre les hommes et les femmes. » Il convient toutefois de souligner qu’« inclusivité » issue de l’anglais inclusive action était à l’origine employé pour les personnes en situation de handicap. La définition retenue aujourd’hui est donc le fruit d’un glissement à garder en tête.

Le débat autour de l’écriture inclusive est né de la volonté de remettre en cause certains traits de la grammaire française. Ces derniers étant considérés comme propices à entretenir une hiérarchie entre les genres. Dès la fin des années 90 s’entament des réflexions de cet ordre avec les réformes de l’orthographe et la féminisation des titres et des fonctions. L’importance de ce combat est confirmée avec la Circulaire du 21 novembre 2017 relative aux règles de féminisation et de rédaction des textes publiés au Journal officiel de la République française. Celle-ci déclare vouloir lutter « contre les stéréotypes qui freinent le progrès vers une égalité plus réelle. »

Si cette approche se veut moderne et progressiste, elle renoue en réalité avec des conventions datant du Moyen-Âge. En effet, la féminisation y était courante. Souvent les femmes prenaient le titre du métier de leur mari. Il n’était donc pas rare de voir apparaître des termes comme « peintresse » par exemple. La célèbre règle de grammaire selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin ne s’est installée qu’entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Le grammairien Vaugelas a contribué à instaurer cette règle en affirmant : « Le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois où le masculin et le féminin se trouvent ensemble. » Autrefois l’accord de proximité, aujourd’hui de nouveau plébiscitée, était privilégié.

DES écritures inclusives

Parler d’une écriture inclusive au singulier est en fait un abus de langage. Il existe en effet de multiples manifestations de ce concept à utiliser pour rendre votre texte inclusif, parmi lesquelles :

  • Le point médian et le pronom neutre

Il s’agit sûrement de la première forme à laquelle vous pensez lorsqu’on vous parle d’écriture inclusive, et c’est par là que cet article a été introduit. Il s’agit de modifier l’orthographe des mots, voire de convoquer des néologismes comme le pronom « iel », fusion d’ « il » et « elle ». C’est la raison pour laquelle cette forme fait partie des plus créatives.

Exemple : « réfugié·es », « habitant·es »

  • La double flexion

Cette forme, aussi appelée « doublet », consiste tout simplement à doubler les évocations, une fois au féminin et une fois au masculin. Si cette pratique est vraiment avantageuse en termes d’inclusivité, elle risque en revanche d’alourdir un long énoncé.

Exemples : « Les lecteurs et les lectrices de cet article… »

  • Les mots épicènes

Très appréciés en Suisse et au Québec, les mots épicènes s’appliquent aussi bien au masculin et au féminin sans modification de forme. Il s’agit d’un compromis tendant vers la neutralité des termes.

Exemple : « Laissez là votre enfant, et montrez-nous, de grâce, / Quelqu’un de vos talents dont nous puissions juger. » (Molière, Le Misanthrope, 1666)

  • L’accord de proximité

Nous l’avons évoqué, l’accord de proximité est une pratique ancienne, complètement détachée d’une quelconque hiérarchie entre féminin et masculin. Elle requiert une certaine gymnastique mentale, mais encourage la fluidité de la parole.

Exemple : « Surtout j’ai cru devoir aux larmes, aux prières / Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières » (Jean Racine, Athalie, 1691)

  • L’accord par le nombre

Dans cette perspective, ce n’est pas le genre qui prévaut, mais le nombre. Le groupe désigné comportent-ils plus d’hommes ou de femmes ? Cette forme se veut égalitaire, mais elle n’est pas applicable si le nombre d’individus masculins est équivalent au nombre d’individus féminins.

Exemple : « Bonjour à toutes ! Voici Monsieur Martin, Madame Durand, et Madame Dupont, vos nouvelles professeures. Elles vous feront cours cet après-midi. »

Cette liste n’est pas exhaustive bien sûr, l’écriture inclusive est une matière en transformation qui fait l’objet de multiples expérimentations. Nous pouvons mentionner la collective franco-belge Bye Bye Binary, travaillant sur la création de nouveaux caractères typographiques au service de l’inclusivité.

Avantages et inconvénients

 Avantages

  • Le principe même de l’écriture inclusive constitue un avantage. La langue influence de manière certaine le comportement, il s’agit donc d’éviter les biais de formulation pouvant conduire à des actes de discrimination.
  • L’écriture inclusive est également plus claire et précise, elle permet donc d’éviter les ambiguïtés en cas de groupes mixtes.
  • Enfin, elle octroie à son utilisateur une image jeune et moderne, souvent valorisée dans le champ de la littérature contemporaine.

Inconvénients

  • On peut lui reprocher son manque de lisibilité. De cette façon, elle est susceptible de mettre en difficulté des personnes en situation de handicap ou souffrant de troubles « dys ». Notons alors un paradoxe : de ce point de vue, cette écriture peut aussi se montrer exclusive.
  • Il faut en outre savoir que pour le moment l’écriture inclusive est très mal comprise par les robots des moteurs de recherche. Elle peut donc être un frein pour les contenus web visant la communication, notamment littéraire.
  • Par ailleurs, l’écriture inclusive crée une arborescence d’orthographes possibles pour un seul mot, pouvant engendrer de la confusion. Ce point concerne particulièrement les personnes non-francophones souhaitant apprendre le français.

Dans sa Déclaration de l’Académie française sur l’écriture dite « inclusive », l’institution détaille ces inconvénients.

Quelques exemples d’ouvrages interrogeant la question du genre dans leur écriture

  • Wendy Delorme, Viendra le temps du feu (2021) : ce roman emploie à plusieurs reprises le point médian et le pronom neutre « iels ».
  • Martin Winckler, L’École des soignantes (2019) : la féminisation systématique est employée dans ce roman.
  • Monique Wittig, L’Opoponax (1964) : dans ce texte, l’auteure contourne la question du genre en employant un « on » mouvant.

Conclusion

Au-delà des débats qu’elle provoque, l’écriture inclusive constitue un enjeu de taille pour l’avenir de la langue. Elle suggère un bouleversant tellement conséquent qu’il remet en cause la façon dont elle est enseignée aujourd’hui. Et cet enjeu, bien sûr, impacte notre plume quand on est écrivain.

Crédits image : pexels

Partagez le contenu